Prologue

 

 

JE RECONNUS immédiatement sa voix. Après huit ans, elle m’était encore familière, comme s’il me passait juste un coup de fil pour me demander si je voulais qu’il achète quelque chose en route avant de rentrer à la maison. Je sus tout de suite qu’il s’agissait de Bowyn, bien qu’il n’ait rien dit de plus que Salut, c’est moi.

Il commençait toujours les conversations téléphoniques de cette manière. En tout cas, avec moi.

— Qui ça ?

— Allez, Jeremy, ne fais pas semblant.

J’obtempérai en soupirant.

— OK, Bowyn. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

— Nous devons nous voir. C’est important.

Quelque peu honteux de l’érection soudaine qui se déclencha à la simple idée de le revoir, je remerciai le Ciel qu’il ne soit pas là pour voir la protubérance qui déformait mon peignoir. Cela faisait presque dix ans que je ne l’avais pas vu, mais le son de sa voix douce et voluptueuse suffisait à m’exciter comme jamais. J’avais envie de lui. J’avais envie de lui aussi furieusement que chaque jour que nous avions passé ensemble.

— Je ne sais pas…

— Seth s’est procuré un document, s’empressa-t-il d’expliquer avant que je raccroche. Le genre de document que tu dois voir absolument.

La mention du nom de Seth éteignit mon désir aussi efficacement que si l’on m’avait jeté un seau d’eau glacée sur la braguette. Non pas que je détestais Seth. Je l’avais aimé jadis – presque autant que Bowyn. Mais la situation était devenue… embarrassante… lorsque j’étais parti. Et y repenser était encore douloureux.

— Je suis désolé, je n’ai vraiment pas le temps.

— Un manuscrit original de Ficin, poursuivit Bowyn comme si je n’avais rien dit. Et il contient une messe à quatre voix.

Marsile Ficin – ou Marsilio Ficino en italien – était un philosophe et savant du quinzième siècle qui avait traduit toute l’œuvre de Platon en latin depuis le grec. Il était aussi connu pour ses propres écrits sur la philosophie et la magie, dont des textes sur les propriétés curatives de la musique. J’avais rédigé mon mémoire de master sur lui, et Bowyn m’avait aidé à organiser mes notes et avait relu certains de mes brouillons.

— C’est un faux, Bowyn. Ficin a écrit sur la musique, il a composé quelques morceaux pour lyre, mais jamais rien d’aussi complexe qu’une messe polyphonique.

— Nous ne pouvons pas être certains qu’il en est l’auteur, pas pour l’instant, mais il ne fait aucun doute que le document date de la fin du quinzième, expliqua Bowyn patiemment. Quelqu’un en Grèce traduit le livret pour Seth, mais il a besoin d’un expert comme toi pour transcrire la notation de la Renaissance en notation moderne.

— Comment ça, en Grèce ?

— Le livret est en grec ancien.

C’était tout bonnement impossible. Certes, Ficin connaissait le grec ancien. Mais la majeure partie de son travail avait été rédigée dans un dialecte italien archaïque et les textes des messes, les livrets, étaient généralement en latin.

— S’agit-il de Maureen ?

Maureen était une amie qui nous aidait à faire nos versions grecques lorsque nous étions étudiants.

— Non, nous n’avons pas réussi à la joindre, mais nous avons trouvé un professeur à l’Université de Crète qui était partant pour nous aider.

Je pris une tasse dans un placard de la cuisine, la remplis d’eau et la fourrai au micro-ondes. Davantage parce qu’il fallait que je m’occupe pour empêcher mes mains de trembler que parce que j’avais envie de thé.

— Ficin était un musicien et un chanteur talentueux, protestai-je. Mais une messe polyphonique… ?

— C’est pour ça que nous avons besoin de toi, Jeremy. Tu es le seul en qui Seth a confiance.

— Pourquoi moi ?

— Parce que tu es l’un des Frères.

Je claquai sur le plan de travail la boîte de thé que je venais de sortir de son placard, soudain très énervé.

— Je ne suis pas l’un de ces foutus Frères !

Bowyn se mit à rire doucement. Ce salaud m’avait toujours trouvé mignon lorsque je m’énervais.

— Mais enfin, Bowyn ! Combien d’années devrais-je mettre entre ce lieu et moi pour que Seth reconnaisse enfin que je suis parti ?

— Tu le connais, répondit-il d’un ton apaisant. Pour lui, tu fais partie de la famille quoi qu’il arrive.

Je retins une réponse agressive. Il avait raison. Seth était incapable d’intégrer l’idée que quelqu’un le quitte. Au fond, il était convaincu que tout le monde l’adorait. Et il était vrai que par le passé, je l’avais adoré…

Je ne doutais pas de ma capacité à réaliser la transcription. Pas plus tard qu’en début de semaine, je m’étais rendu à Londres afin de transcrire des morceaux datant de la Renaissance au British Museum dans le cadre de la rédaction d’un article sur les variations d’exécution. Un travail ardu… La notation était très différente des notations musicales modernes, et certaines parties du manuscrit étaient si endommagées qu’il était extrêmement difficile, voire impossible de les lire. Des hypothèses éclairées devaient servir à boucher les trous. Mais j’avais derrière moi des années d’expérience, et je n’étais pas mauvais.

Il est impossible de décrire à quelqu’un qui n’est pas un fanatique de la musique de la Renaissance comme moi l’effet qu’eut sur mon rythme cardiaque la perspective de travailler sur un document original de Marsile Ficin qui n’avait jamais été étudié ni traduit. Peut-être pas aussi stupéfiant que de mettre la main sur un écrit d’un apôtre pour un chercheur en théologie chrétienne… mais pas loin. Bowyn me connaissait bien et savait que je ne pourrais pas me retenir de mordre à l’hameçon.

Mais j’avais tourné la page de ma vie au Temple et n’avait aucun désir de revenir en arrière. Je fis une dernière tentative pour rester sagement à Durham au lieu de faire le déplacement dans le nord de l’état.

— Écoute, Bowyn, si Seth tient absolument à ce que je travaille sur ce document, dis-lui de m’envoyer par mail des photos haute résolution…

— Tu as pris ton semestre pour rédiger un article, protesta Bowyn. La secrétaire du département musique me l’a dit.

— Vivian devrait arrêter de donner des informations par téléphone aux étrangers.

— Nous n’avons besoin de toi que pour une semaine, Jeremy. Peut-être deux. Tu seras plus à même d’en juger quand tu auras jeté un coup d’œil au document. Je passerai te prendre chez toi demain après-midi.

Et il raccrocha alors que j’étais encore en train d’élaborer ma réponse. Ce vaurien savait bien qu’il avait gagné. J’avais toujours été incapable de lui refuser quoi que ce soit.

Sauf une fois.

 


 

I

 

 

LE MATIN suivant, j’essayai de travailler sur mon article, mais ce fut peine perdue. J’avais l’estomac noué à l’idée que Bowyn allait sonner à ma porte quelques heures plus tard. Je revivais tout l’enfer que nous avions traversé huit ans plus tôt – les disputes, les tentatives vouées à l’échec pour lui faire comprendre pourquoi nous ne pouvions pas continuer ainsi.

Sans parler de cette étrange angoisse de découvrir enfin à quel point il avait changé. Peut-être s’était-il laissé aller, peut-être avait-il coupé sa belle crinière blonde dans laquelle j’adorais glisser mes doigts, ou peut-être une calvitie en avait-elle eu raison ? Et si je ne le trouvais plus séduisant ? Je ne l’avais jamais compris jusqu’alors, mais une part de moi nourrissait toujours l’espoir infime que nous nous réconcilierions un jour, même après tout ce temps. Et si, en revoyant Bowyn, je prenais conscience que tout était définitivement terminé ?

Nous étions à la mi-octobre. Il faisait parfois très froid à cette période dans le sud du New Hampshire, mais c’était une belle journée, plutôt chaude. Je choisis l’un des meilleurs livres que j’avais sur la musique des messes catholiques de la Première Renaissance italienne et m’installai sous le porche pour lire avec une tasse de thé irlandais bien fort. L’air frais ainsi que les teintes orangées, rouges et jaunes des érables et des chênes de Riverside Drive m’apaisèrent.

La voiture qui descendit la rue peu après deux heures appartenait sans doute à Seth, à moins que Bowyn ait radicalement changé de l’homme que je connaissais. C’était une sorte de voiture de sport – j’étais incapable de les distinguer les unes des autres – basse et racée, et en l’occurrence décapotée. Elle n’était pas rouge – on échappait au moins au cliché de la voiture de la crise de la quarantaine – mais gris métallisé.

Bowyn était au volant et je pus dire avant même qu’il s’engage dans l’allée et qu’il extraie son corps dégingandé du véhicule qu’il n’avait pas changé du tout. En tout cas, physiquement.

Même à trente-cinq ans, il restait naturellement athlétique, vêtu d’un jean déchiré et d’un tee-shirt tout simple qui moulait les muscles bien dessinés de son ventre et de son torse, qui pourtant, je le savais bien, n’avaient jamais vu une salle de sport. Son beau visage sensuel était encadré par de longs cheveux blonds et raides qui lui arrivaient presque jusqu’à la taille et n’avaient pas encore une touche de gris. Il était pieds nus, comme un étudiant rebelle.

— Tu es censé porter des chaussures pour conduire, lui dis-je tandis qu’il enlevait ses lunettes de soleil et révélait d’incroyables yeux bleu clair.

Bowyn remonta l’allée d’un pas nonchalant en riant.

— Allez-vous me mettre une heure de retenue, Professeur ?

— Nous ne donnons plus de retenues à l’université.

— Une fessée, alors ?

J’émis un grognement. Comment allais-je survivre une semaine, voire plus, en sa compagnie ? C’était une énigme. Rien qu’à le voir, j’avais envie de me jeter sur lui sous le porche, à la vue de tous mes voisins. À une certaine époque, je l’aurais peut-être fait d’ailleurs. Mais Seth était arrivé… et n’était toujours pas parti.

Bowyn ne m’avait pas vraiment quitté pour Seth. Nous avions tous deux été les amants de Seth pendant un temps, formant un trio passionné et incroyablement sexy. Mais je croyais que Bowyn et moi avions une relation privilégiée, indépendamment des autres personnes qui partageaient notre lit. Après tout, nous étions en couple bien avant l’irruption de ce troisième homme dans nos vies. À mon départ, je m’attendais à ce que Bowyn me suive. Mais il avait choisi de rester avec le Temple – et avec Seth.

— Tu as bonne mine, me dit-il sérieusement en gravissant les quelques marches en bois qui nous séparaient avant d’effleurer mon bras du bout des doigts.

Malgré moi, je frissonnai à ce contact.

Je n’avais jamais eu un corps comme le sien, mais à part mes tempes grisonnantes, je suppose qu’il avait raison lorsqu’il me disait que je n’avais pas beaucoup changé non plus. Toujours mince. Toujours les mêmes cheveux courts marron foncé et les mêmes pulls à losanges. Bowyn me taquinait toujours sur mon allure de professeur avant même que j’en devienne un.

Je reculai légèrement – à peine, juste histoire de lui faire passer le message. En quoi consistait le message exactement, je n’en étais pas bien sûr. Certainement pas pas intéressé. Peut-être juste pas trop vite. Je devais prendre du recul par rapport à ce qui était en train de se passer.

Il laissa retomber sa main.

— Bon, pouvons-nous nous mettre en route ?

J’avais préparé un sac et rentrai pour aller le chercher, laissant Bowyn patienter sous le porche.

Je savais bien que je serais logé au Temple. Seth ne m’aurait jamais laissé dormir dans un hôtel du coin. Je n’étais pas son esclave, bien sûr, mais cela ne valait pas la peine de se battre pour certaines choses. En plus, le Temple était suffisamment loin de tout pour que résider à l’hôtel soit peu commode.

— As-tu trouvé quelqu’un pour nourrir les chats ? me demanda Bowyn une fois dans la décapotable.

— Qu’est-ce qui peut bien te faire penser que j’ai des chats ?

— Un chien ?

— Non, pas d’animaux.

Bowyn enclencha la marche arrière et recula dans l’allée.

— Ton petit ami est allergique aux animaux ?

Je me tournai vers lui pour lui décocher un regard meurtrier.

— Très subtil.

— Tu apprécies ? me demanda-t-il en me lançant ce sourire impertinent que j’avais toujours trouvé adorable. J’y ai réfléchi à l’aller.

— Non, je n’ai pas de petit ami.

Bowyn rit.

— Bien, c’est une bonne chose. Parce que nous allons dormir dans la même chambre pendant ton séjour au Temple.

Ça promettait. Ce n’était pas vraiment une surprise, mais j’en fus agacé.

— Et baiser aussi, je présume ?

— J’espère bien.

Pendant que je préparais ma réplique, Bowyn enclencha la première et nous quittâmes le confortable cul-de-sac de banlieue où je vivais, direction le nord, direction les Montagnes Blanches et… le Temple.

Le Temple était un grand domaine que Seth avait acheté une vingtaine d’années plus tôt juste au nord-ouest de Berlin, dans le New Hampshire. S’y trouvait un immense… eh bien, on peut dire un immense manoir, ancien et de style victorien. Un riche industriel l’avait fait construire au début du dix-neuvième siècle, et la demeure reflétait l’opulence de l’époque. Elle était gigantesque. En plus d’abriter Seth et sa famille – qui était plutôt difficile à définir – elle faisait aussi office de logement pour la plupart des membres de l’Ordre. Il y avait également une chapelle sur la propriété, ainsi qu’une écurie transformée en garage et bien d’autres dépendances.

— Tu es toujours avec Seth ? lui demandai-je tandis que nous prenions la route 16 en direction de Conway avant de poursuivre vers Berlin.

C’était un peu abrupt, mais s’il prévoyait que nous partagions la même chambre – et le même lit – pendant les jours suivants, il fallait bien mettre les choses au clair. Bowyn vivait évidemment dans la même maison que Seth, mais il comprenait bien ce que je voulais dire. Il secoua la tête en riant.

— Pas vraiment. Il s’est trouvé un nouveau petit jeune. Rafe. Il l’a dégoté à Munich l’an dernier.

— Munich… en Allemagne ?

— Oui, c’est le genre Européen branché un peu désœuvré, répliqua Bowyn d’un ton amusé. Il a vagabondé à travers l’Europe en dilapidant ce qui lui restait de son héritage – ses deux parents ne sont plus de ce monde. Seth était là-bas pour la vente aux enchères où il a acheté le Ficin, et ils sont sortis ensemble. Tu vas le rencontrer. Et tu peux probablement te débrouiller pour coucher avec lui si tu ne t’en sors pas trop mal.

Je réfléchissais encore au Pas vraiment. Il n’avait pas répondu Pas du tout. Et puis, le fait que Bowyn ait envie de coucher avec moi ne voulait probablement pas dire grand-chose, à part qu’il me trouvait encore attirant. C’était bon à savoir, mais je l’avais quitté parce que je ne supportais plus de voir qu’il s’était tant attaché à Seth. Je n’étais pas sûr d’être prêt à les affronter tous les deux ensemble, s’il y avait encore quoi que ce soit entre eux.

Je ne désapprouvais pas les relations de sexe libre qui avaient cours au Temple. Moi-même j’y avais participé et en avais profité. Mais j’avais besoin de davantage, d’une sorte de… stabilité, de permanence. Pas tant sur le plan sexuel que sur le plan affectif. J’avais besoin d’avoir la sensation d’être au centre de l’univers de Bowyn, comme il était au centre du mien. Et c’était quelque chose que Bowyn n’avait pas été capable de me donner. J’avais fini par tellement en souffrir que j’étais parti.

Bowyn se tourna vers moi et me lança un sourire doux et amical avant de se concentrer de nouveau sur la route.

— Tu sais, si ça ne te plaît vraiment pas de dormir dans ma chambre, tu n’es pas obligé.

— Pas de problème, ça ne me dérange pas.

— Et rien ne nous force à coucher ensemble non plus, bien sûr. Je m’étais juste dit que nous étions suffisamment adultes pour partager un lit sans que cela vire au drame, et il n’y a vraiment plus aucune chambre de libre en ce moment. Mais je suis sûr que Marianne serait ravie de partager sa chambre, si cela ne te dérange pas de dormir sur un lit de camp.

J’ignorai sa dernière suggestion.

— Tu sais très bien que nous finirons par coucher ensemble ; c’est inévitable.

— Eh bien, répliqua-t-il, le visage illuminé par un grand sourire, c’est ce que j’espérais. Est-ce si mal ?

Il avait raison. Beaucoup de gens auraient été choqués, mais nous étions en route pour le Temple, un endroit où se jeter dans le lit du premier venu qui en avait envie était la norme. Vu le contexte, Bowyn ne se montrait pas tout à fait déraisonnable.

De plus, je me rendis compte que je n’avais aucune envie de demander une autre chambre ou de partager celle de Marianne. Je n’étais pas bien sûr de mes sentiments – peut-être étais-je nostalgique de ce qui avait existé entre nous, ce qui se combinait au désir le plus intense que j’avais ressenti depuis mon exode huit ans plus tôt. Je désirais Bowyn, terriblement.

À peine une heure ou deux plus tôt, je craignais encore de le revoir. Maintenant que nous étions assis à quelques centimètres l’un de l’autre et que j’avais pu constater qu’il était toujours tel que je l’avais laissé, je me rendais compte que mon désir pour lui n’avait pas faibli. Pas le moins du monde. Ni mes sentiments d’ailleurs. Cela faisait huit ans que je tentais de me convaincre que tout était bel et bien fini. Nous avions fait des choix, tous les deux, et il n’y avait pas de retour en arrière possible. Mais à l’instant même où j’avais posé les yeux sur lui, toutes ces années s’étaient évanouies et toutes mes convictions s’étaient effondrées. Je m’étais cru capable de le tenir à distance pendant mon séjour au Temple, mais je m’étais fait des idées.

Donc oui, je dormirais dans sa chambre. Et j’aurais de fantastiques et déchirantes relations sexuelles avec l’homme que je n’avais jamais cessé d’aimer. Puis je m’en irais, triste et brisé. Les choses semblaient ne pas pouvoir se dérouler autrement. Je priais seulement pour que le manuscrit de Ficin vaille l’enfer que j’allais traverser pour lui.